L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
La Savoie n’est pas n’importe quel terroir. Région charnière entre Italie et France, elle a longtemps écrit sa propre partition avant la réunion à la France en 1860. Cette singularité politique a forcément laissé sa marque sur la vigne, sur les hommes, sur les vins. Comprendre ce qui distingue la période savoyarde de la période française, c’est chercher la source même de l’identité viticole locale. Deux mondes, deux époques, mais une même montagne : la vigne comme colonne vertébrale d’une histoire contrastée.
Le duché de Savoie, fondé dès le XIe siècle, rayonne bientôt de Genève à Turin, avant qu’il ne se concentre sur la région que l’on connaît aujourd’hui. La vigne, elle, s’installe rapidement, profitant d’expositions méridionales, de sols morainiques et d’un climat alpin tempéré par les lacs. Ce territoire voit émerger, sous la tutelle directe de la maison régnante :
À cette époque, pas de phylloxéra ni de standardisation ampélographique. Le Chardonnay est déjà mentionné dans les ordonnances ducales, aux côtés des mondes encore actuels tels que la Mondeuse ou la Jacquère, mais cohabite avec des cépages oubliés : Gouais blanc, Altesse, Persan, Douce Noire (source : Jean-Pierre Jacob, La vigne en Savoie).
La Maison de Savoie surveille de près la qualité et la fiscalité de « sa » production. Dès le XVIe siècle, des édites réglementent la coupe des bois de vignes, les rendements, la commercialisation — des pratiques ancrées dans les usages. Mais le contrôle reste souple : chaque vallée cultive ses variétés et ses usages.
Si l’histoire viticole savoyarde est marquée par la diversité et la relative autonomie sous la dynastie locale, le passage à la France bouleverse la donne. C’est le début de la « francisation ». La Savoie change ainsi de maîtres, mais la vigne, elle, doit surtout affronter une série de révolutions techniques, économiques et sociales.
| Aspect | Maison de Savoie (avant 1860) | Période française (après 1860) |
|---|---|---|
| Orientation commerciale | Vers l’Italie (Turin, Piémont), marchés locaux | Vers la France, Paris, Lyon, Bordeaux |
| Encadrement réglementaire | Lois ducales, contrôle local, fiscalité en nature | Lois françaises (contrôle des fraudes, AOC, normes) |
| Diversité ampélographique | Mosaïque de cépages, plantation en foule | Purification et spécialisation ampélographique, perte de certains cépages |
| Consommation | Autarcie, fiscalisation, part importante de la population viticultrice | Marché national, réduction des surfaces liées à l’exode rural |
| Utilisation du Chardonnay | Cépage de noblesse, mais discret | Développement progressif, expansion après crise phylloxérique |
Pour qui observe de près les vignes actuelles de Savoie, la dualité saute aux yeux : ici, des parcelles plantées à l’ancienne, cultivant encore la diversité ; là, des monocépages issus d’un renouveau “français”. L’héritage savoyard :
A la française :
La crise phylloxérique a certes favorisé la disparition de certains cépages locaux. Mais un mouvement de renaissance se dessine : les viticulteurs et œnologues s’intéressent à retrouver et replanter des variétés anciennes oubliées – le Persan, la Douce Noire (Corbeau), l’Etraire de la Dui. Paradoxalement, la période française, parfois accusée d’avoir standardisé la viticulture, a aussi offert un cadre propice à ces retours, notamment sous l’impulsion d’associations comme Renaissance des Appellations ou Les Cépages Oubliés (source : Institut Français de la Vigne et du Vin).
De la maison de Savoie à l’époque française, l’héritage se transmet par les mains, la mémoire, et le goût. Certains domaines maintiennent, dans leurs caves, des cuvées “à l’ancienne”, voire des assemblages de parcelles à plusieurs cépages, vestiges du passé. D’autres, plus “français”, privilégient la pureté d’expression du Chardonnay et la maîtrise technique.
La Savoie, ce sont des vignerons qui parlent autant du temps qu’il fait que du temps qui passe : ils incarnent une viticulture cousue de mémoire et de mouvement.
L’héritage viticole de la Savoie n’est ni figé ni homogène. La double influence – Maison de Savoie/France – a façonné un terroir aujourd’hui en pleine renaissance. Plutôt qu’un affrontement, cette histoire est celle d’une succession, d’un dialogue : la diversité ancienne irrigue aujourd’hui les cuvées les plus pointues, tandis que l’apport national a stabilisé, protégé et ouvert le vignoble savoyard au monde. Quête d’identité, reconquête des cépages oubliés, revalorisation des crus historiques : la Savoie viticole continue d’écrire son histoire plurielle — pour le plus grand plaisir de ceux qui, dans leur verre, cherchent le goût de la montagne et la mémoire alpine.
Sources : Pascaline Lepeltier, La Savoie Viticole, histoire et géopolitique ; Jean-Pierre Jacob, La vigne en Savoie ; Les Cahiers de la Vigne en Savoie (n°12, 2016) ; Institut Français de la Vigne et du Vin ; INAO – Institut National de l’Origine et de la Qualité.