L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
Entre lacs et sommets, la Savoie entretient un rapport charnel au vin. Si les cépages locaux comme la Jacquère, la Mondeuse ou l’Altesse captent l’attention, l’histoire de la viticulture savoyarde mérite qu’on se penche sur celles et ceux qui, par leur vision ou leurs revendications, ont permis aux vins de Savoie de se forger une identité contrastée, ancrée mais en perpétuel mouvement. Il n’y a pas de grands vins sans grands artisans. Retour sur cinq personnalités ayant marqué la destinée viticole de la région, chacune à leur manière, en conjuguant audace, endurance et amour du terroir.
Difficile de parler de l’histoire viticole savoyarde sans saluer l’œuvre d’André Carrel (1903-1991), vigneron à Jongieux. Dès les années 1960, il porte avec détermination le combat pour défendre la typicité des vins de Savoie, alors considérés comme de simples « vins de soif » et souvent victimes de fraudes massives à la coupe.
Son engagement ne s’arrête pas à la reconnaissance officielle. André Carrel incite les vignerons à s’approprier leur terroir et à monter en exigence sur la qualité. Les restrictions de rendement (max 68 hl/ha à l’époque), les analyses qualité ou l’exclusion des cépages « non typiques » sont introduites sous son impulsion. Il reste très respecté auprès des nouvelles générations, qui voient en lui le porteur d’une certaine éthique viticole locale.
Source : Vins de Savoie AOC – Historique
Derrière chaque verre, il y a parfois l’ombre d’un chercheur. Louis Alias (1916-2010), ingénieur agricole et ampelographe passionné, est l’un de ceux qui ont patiemment recensé, classé, décrit, sauvé même, des cépages menacés d’oubli. Son travail méthodique sur les variétés locales – Jacquère, Mondeuse, Altesse, Persan, Gringet et tant d’autres – est aujourd’hui salué bien au-delà de la région.
L’inventaire minutieux de Louis Alias, conjugué à ses alertes sur la disparition des variétés anciennes, a permis de conserver un patrimoine génétique inestimable à l’époque où la standardisation au profit des hybrides menaçait sérieusement la diversité régionale. Les vignerons qui souhaitent aujourd’hui replanter du Persan ou du Douce-Noire lui doivent beaucoup.
Implanté à Jongieux, le Domaine Dupasquier appartient à ces familles qui composent l’âme discrète mais opiniâtre de la Savoie viticole. Depuis cinq générations, les Dupasquier résistent aux modes, prônant une viticulture patiente, respectueuse de l’environnement et des cycles naturels. Quand d’autres s’orientent vers la productivité ou la technologie à outrance, ils persistent à privilégier les vinifications lentes, les longues fermentations sur lies et un minimum d’intervention.
| Cépage phare | Style | Année marquante |
|---|---|---|
| Chardonnay | Tendu, minéral, élevage long | 2018 (Champion du Monde du Chardonnay, Chardonnay du Monde) |
| Mondeuse | Structurée, notes poivrées, élevage fût | 2020 (récompenses au Concours Général Agricole) |
Grâce à leur modeste notoriété internationale, ils ouvrent la voie à une nouvelle façon de voir le vin de montagne : artisanal mais ambitieux, respectueux mais jamais figé.
Source : Domaine Dupasquier – Site officiel
Si beaucoup de vignerons de Savoie sont restés dans l’anecdote régionale, Michel Grisard s’est imposé comme une référence nationale. Fondateur du domaine Prieuré Saint-Christophe à Fréterive, il est l’un des pionniers de la redécouverte de la Mondeuse noire, reléguée à l’oubli dans les années 1980, et de la mise en lumière du cépage Persan. Passionné de biodynamie, disciple d’un vin pur et vivant, Michel Grisard influence toute une génération de jeunes vignerons alpins.
Outre le travail du sol et la replantation manuelle de parcelles escarpées, Michel Grisard a surtout transmis l’idée que la Savoie pouvait produire de grands vins rouges de garde, capables de rivaliser avec les crus bourguignons ou piémontais. Rares sont les bouteilles de Mondeuse Prieuré Saint-Christophe à avoir autant impressionné les dégustateurs internationaux (voir La Revue du Vin de France, dossier n°642/2019).
Les sœurs et frères Grisard incarnent à merveille la nouvelle génération des vignerons savoyards. Installés au Domaine Grisard à Cruet, ils réussissent la synthèse entre héritage familial (leur père, Joseph Grisard, fut aussi un ambassadeur du cépage) et ouverture sur le monde. Certifiés Haute Valeur Environnementale, en conversion bio, ils s’inscrivent dans la continuité de Michel Grisard, tout en mettant l’accent sur la recherche aromatique, les expérimentations de cuvées parcellaires et la diffusion du patrimoine savoyard au-delà des frontières françaises.
Leur dynamisme se remarque aussi dans leur présence à l’international, sur des concours comme sur des salons viticoles. Ils incarnent à la fois la vitalité, la rigueur et la modernité de la Savoie dont le vin porte, plus que jamais, l’identité.
Source : Domaine Grisard – Site officiel
Derrière chaque évolution, chaque reconnaissance, chaque prestige nouvellement acquis pour le vin de Savoie, résonne la voix de ces figures majeures, tantôt uitres, tantôt phares. Leur legs ne se mesure pas seulement à travers les palmarès ou la renommée des cuvées, mais aussi dans la vitalité des terroirs retrouvés, la préservation des cépages oubliés et l’audace d’ouvrir chaque jour le vignoble savoyard à l’avenir et au monde, sans se renier. L’histoire du vin en Savoie s’inscrit, grâce à elles et eux, dans une dynamique conjuguant mémoire et innovation.