L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
Tout commence dans la lumière pâle d’un matin d’automne, sur un coteau du massif de la Chartreuse. Ici, la vigne semble avoir toujours fait partie du paysage. Pourtant, pour bien saisir l’extraordinaire évolution de la viticulture savoyarde, il faut tendre l’oreille aux souvenirs vibrants de ceux qui ont vu, touché, accompagné ses grandes mutations : les vignerons.
Cet article recueille leurs voix – parfois teintées de nostalgie, souvent traversées d’une lucidité admirable devant les défis à venir. Les pratiques savoyardes n'ont cessé de se réinventer, du greffage aux vendanges manuelles, des défrichages d’après-guerre aux sélections parcellaires actuelles. Ce récit tisse les paroles et les regards croisés, preuve vivante que chaque grappe porte en elle un peu de l’histoire commune.
Jusqu’aux années 1950, la viticulture savoyarde s’arrime à la polyculture. Quand on interroge Paul, 89 ans, installé sur les pentes d’Apremont, le souvenir des chevaux de trait et des barriques de bois encore poissées lui fait briller les yeux :
Au lendemain de la guerre, la priorité était à la survie, la qualité du vin importait moins que la quantité produite pour nourrir la famille. Une époque révolue, mais dont la simplicité et l'autonomie restent dans la mémoire collective (source : "Savoie : Vins de Montagne" de Marie-Thérèse Nivollet, éditions Glénat).
L’après-guerre marque un tournant profond. De nombreux témoignages citent l’année 1956 – un gel noir qui ruine la récolte – comme un révélateur. Le bassin savoyard entame alors sa transformation, portée par trois mouvements majeurs :
Paul se souvient : « Quand on a apporté la première machine, certains anciens disaient qu’on allait tout perdre. Mais ça a aussi voulu dire moins de mal de dos, et un vin parfois plus propre ! » Notons que la productivité du vignoble s’est accrue significativement : en 1950, la production moyenne en Savoie tournait autour de 28 hl/ha, elle dépassera parfois les 50 hl/ha dans les années 1980 (Source : Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie).
À la génération suivante, le discours change. Pour Jean-Pierre, vigneron à Chignin, c’est le virage qualitatif qui prime. Les années 80 voient naître une révolution discrète : la Savoie obtient en 1973 une première reconnaissance en AOC, étendue en 1976. Les pratiques évoluent :
Cette époque marque réellement le début d’une viticulture « de terroir » en Savoie, où le vigneron n’est plus seulement un paysan mais aussi un artisan soucieux de la personnalité de ses vins.
Interroger les derniers vignerons à l’approche de la retraite (ou parfois bien décidés à ne jamais la prendre), c’est recueillir un sentiment ambivalent : la fierté d’avoir accompagné un vignoble vers l’excellence, l’inquiétude aussi face aux défis du XXIe siècle.
Raymond, à Montmélian, se souvient de la première barrique de Chardonnay élevée sur lies, « qui sentait la noisette ». Jean-Pierre, à Saint-Pierre d’Albigny, explique comment il a vu son père greffer de la Jacquère sur des ceps de Mondeuse pour sauver une parcelle après le phylloxéra. Chaque village possédait ses astuces secrètes, transmises à voix basse à l’abri des regards, dans la pénombre des caves.
Les échanges entre anciens et plus jeunes sont pleins d’humilité : la modernité ne remplace pas la main, la chimie ne vaut rien sans observation, et il n’est pas de vin réussi sans l’amour de la terre. Une synthèse s’opère aujourd’hui entre traditions éprouvées et innovations techniques.
| Méthode ancienne | Méthode contemporaine | Bénéfices et limites |
|---|---|---|
| Labour au cheval | Enherbement maîtrisé, tracteurs légers | Limite l’érosion, respecte la vie des sols mais demande temps/moyens |
| Fermentation en fûts anciens | Fermentation contrôlée (inox, température) | Respect du fruit, précision aromatique, mais parfois moins de complexité |
| Taille empiriques | Taille Guyot ou Cordon, adaptée à chaque parcelle | Meilleure santé du cep, rendement maîtrisé |
| Traitements préventifs à la main | Protection intégrée, bio, confusion sexuelle | Réduction des intrants, protection de l’écosystème, mais plus de surveillance |
La Savoie viticole, à travers ses anciens, n’a jamais cessé de se réinventer. Leurs récits rappellent que la transmission n’est pas passée, mais vivante. Elle irrigue la modernité d’un supplément d’âme et de lucidité : la mémoire du gel, de la patience, des gestes acquis au fil du temps. Les enjeux de demain – adaptation au climat, maintien de la biodiversité, valorisation des cépages patrimoniaux – puiseront autant dans l’innovation que dans ce socle d’expérience.
Marcher dans les vignes savoyardes, c’est fouler un sol qui conserve, dans la douceur de ses cailloux, l’empreinte de générations de mains calleuses. Certains gestes changent, d’autres persistent. Mais c’est toujours l’histoire humaine, vibrante, qui s’y raconte, porter du passé vers l’avenir une viticulture de montagne attentive et confiante dans ses racines.