L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
Lorsque l’on évoque la Savoie aujourd’hui, on pense spontanément à ses paysages alpins, à ses fromages emblématiques, peut-être aussi à ses blancs cristallins. Rares sont ceux qui savent à quel point les vignes ont autrefois modelé les coteaux, l’économie et la culture de cette région. Au XIXe siècle, la Savoie abritait près de 30 000 hectares de vignes, soit dix fois plus qu’aujourd’hui (source : Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie). Ce vignoble était alors un pilier : il assurait l’autosuffisance, faisait vivre villages et familles, et habillait les paysages de Chautagne jusqu’à la Maurienne.
La place du vin savoyard sur les tables françaises et suisses était presque acquise, même si la renommée restait locale. Le phylloxéra, la crise du rail, la mécanisation à venir… rien à cet instant ne laissait présager le déclin brutal et profond que le XXe siècle allait provoquer.
C’est d’abord la petite bête qui vient d’Amérique, le fameux phylloxéra (Daktulosphaira vitifoliae), qui lance la première offensive. Arrivé en France en 1863, il atteint la Savoie dans les années 1870. Les vignes en francs-pieds meurent les unes après les autres. En moins de vingt ans, la surface plantée chute de 40 %. Des familles entières abandonnent les coteaux, incapables de subvenir à leurs besoins.
Dans toutes les régions de France, la crise du phylloxéra s’estompe, mais en Savoie, le relief et l’isolement pèsent beaucoup plus lourd. Après 1900, la main d’œuvre agricole fond, les jeunes quittent les campagnes pour la ville ou les usines (Chambéry, Lyon, Genève). Cultiver la vigne sur les pentes escarpées, sans mécanisation possible, n’a plus d’attrait, surtout avec des prix de vente en berne.
Sur certains secteurs, comme la Combe de Savoie ou la vallée du Rhône, les abandons sont massifs. Citons l’exemple poignant du vignoble de Saint-Jean-de-la-Porte : 30 ha en 1925, moins de 7 ha en 1960 (source : archives communales).
Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la France fait face à une crise de surproduction. La tendance générale en viticulture devient alors à la productivité à tout crin, avec des hybrides et du vin vendu en vrac, à faible valeur ajoutée. La Savoie, déjà affaiblie, y trouve une fausse solution : produire plus pour compenser les pertes, quitte à sacrifier la qualité.
Cette uniformisation accélère le désamour des consommateurs. La réputation des vins savoyards s’effrite jusque sur le marché local. Peu d’élus parviennent à tirer leur épingle du jeu. Une anecdote illustre cette époque : jusqu’aux années 1970, de nombreuses cuves de vins de Savoie sont expédiées… pour être assemblées à des vins du Sud-Ouest moins chers, souvent sans mention d’origine (La Revue du Vin de France).
Au cours des années 1970, un mouvement de renouveau se dessine, alors que le vignoble savoyard ne compte plus que 1 800 hectares — le point le plus bas de son histoire moderne. Quelques figures pionnières croient dur comme fer au potentiel de leur terroir et engagent la mutation vers la qualité.
| Année | Événement-clé | Impact |
|---|---|---|
| 1973 | Création de l’AOC “Vin de Savoie” | Reconnaissance officielle, premières obligations qualitatives, regain d’image |
| Années 1970 | Diversification des cépages (Chardonnay, Étraire, Jacquère…) | Redéfinition de l’identité savoyarde, retour à la complexité |
| 1980 | Mise en valeur de la typicité de terroir | Apparition des crus (Chignin-Bergeron, Seyssel…) |
Cet épisode rappelle de façon frappante à quel point une région peut osciller entre l’oubli et la reconnaissance, en fonction des choix collectifs mais aussi de la ténacité de ses vignerons. Certains crus, jadis arrachés ou forestiers, renaissent, comme à Apremont — que le glissement de 1248 avait d’abord rendu célèbre, puis la déprise agricole avait failli faire disparaître.
La Savoie aurait pu perdre ses vignobles — elle y a même laissé l’essentiel de ses surfaces. Pourtant, la résilience du tissu local et l’amour des terroirs montagneux ont évité le pire. Aujourd’hui, le vignoble savoyard occupe environ 2 100 hectares (source : FranceAgriMer), une micro-région à l’échelle du vignoble français… mais hautement singulière.
L’épisode du XXe siècle a profondément marqué la mentalité des vignerons d’aujourd’hui. De la lutte contre la monoculture à la valorisation du Chardonnay ou de l’Altesse, chaque choix porte la mémoire de cette fragilité. La transmission entre générations, la capacité à s’adapter — et à se distinguer des vins de masse — sont devenues des sujets centraux.
L’histoire troublée du vignoble savoyard donne une résonance particulière à chaque verre dégusté aujourd’hui. Apprécier un Chardonnay ou une Jacquère, c’est mesurer le chemin parcouru, du quasi-abandon à la renaissance, et comprendre que la force des vins de Savoie réside tant dans la beauté de ses montagnes que dans la ténacité de ses hommes et femmes.