12 mai 2026

Quand la vigne façonne la Savoie : lire le passé viticole à travers les paysages d’aujourd’hui

L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes

L’histoire écrite dans le relief savoyard

La Savoie, territoire de montagnes, de vallées et de lacs, offre au promeneur attentif un immense livre ouvert sur son histoire viticole. Loin de l’image parfois figée de ses fières montagnes, la Savoie s’est transformée au fil des siècles sous l’influence de la vigne : chaque muret, chaque hameau perché, chaque terrasse est la mémoire silencieuse d’un passé où le vin dictait le quotidien. Observer le paysage actuel, c’est donc voyager dans le temps et déchiffrer, en creux, les secrets d’une activité pluriséculaire.

Si les chiffres parlent d’eux-mêmes (environ 2100 hectares de vignes aujourd’hui en Savoie contre près de 20 000 au XIXe siècle, d’après l’INAO), c’est le relief lui-même qui, bien souvent, trahit cette épopée. Mais que cherche-t-on, en arpentant sentiers et vignobles ? Quels sont ces indices tangibles, qu’un regard aiguisé repère, même sans laitue ni sécateur en poche ?

Terrasses, murets et pentes : les architectures de la vigne d’antan

L’art des terrasses savoyardes

Dans bien des coteaux abrupts, l’œil devine des marches de géant, ces terrasses de pierres sèches minutieusement érigées pour dompter la pente et permettre à la vigne de s’étendre là où aucun autre usage agricole n’était possible. Ces terrasses ne sont pas de simples témoins muets : elles racontent l’ingéniosité et la ténacité de générations de vignerons.

  • Dans les crus de Chignin ou d’Arbin, on distingue encore des terrasses parfaitement alignées, vestiges des siècles où chaque mètre carré de sol était exploité pour subvenir aux besoins locaux.
  • Les murets de pierres sèches, souvent effondrés ou masqués par la végétation, jalonnent encore les failles, séparant chaque ancienne parcelle.
  • Les chemins empierrés, aujourd’hui sentiers bien connus des randonneurs, suivaient parfois les limites précises de ces terrasses, facilitant le transport du raisin jusqu’aux villages.

Selon une étude de la Chambre d’Agriculture de Savoie (2018), plus de 30% des terrasses historiques ont été abandonnées ou recolonisées par la forêt depuis les années 1950, mais leur empreinte reste visible pour l’observateur persévérant.

Murets et caves troglodytes : un patrimoine bâti persistant

Le paysage savoyard ne manque pas de murets, de petits abris de pierre ou encore de caves enfoncées dans les roches : autant de constructions nées de la nécessité de stocker les outils, abriter le vin ou loger le vigneron en saison. Ces bâtis sont aujourd’hui parfois réhabilités, parfois laissés à l’abandon, mais tous témoignent du passé viticole intense des vallées.

  • Celliers voûtés nichés sous les maisons ou le long des chemins : l’humidité et la fraîcheur étaient exploitées pour la conservation du vin (Le Dauphiné Libéré, dossier viticulture 2021).
  • Cabottes ou "casots", petites cabanes de vignes en pierres sèches, jalonnent les parements et abritaient autrefois l’ouvrier de passage.
  • Cloches à vent  que l’on retrouve sur certains promontoires, utilisées pour protéger la vigne du gel au printemps.

Ce patrimoine bâti, parfois discret, guide aujourd’hui les amateurs de paysages et de nature sur les traces des anciens vignobles.

Villages, hameaux et toponymie : les vignes dans la culture savoyarde

Cartographie d’un vignoble : du paysage au nom

Observer la Savoie, c’est aussi prêter l’oreille à ses noms : bien des villages, hameaux, voire de simples lieux-dits portent la trace de la vigne. Cette toponymie précise offre des indices sur la répartition ancienne de la vigne et de ses acteurs.

  • Le "Clos", "Les Vignes", "La Côte", "Le Plantier" désignent quasi systématiquement d’anciens espaces viticoles.
  • Saint-Jean-de-la-Porte, Saint-Pierre-de-Soucy, Apremont, Chignin… ces noms, aujourd’hui célèbres par leur production, étaient déjà, au Moyen Âge, au cœur du commerce du vin savoyard (cf. archives départementales de la Savoie, consultables en ligne).

Villes et bourgs organisés autour du vin

Certains villages présentent encore une organisation héritée : maisons vigneronnes alignées, ruelles étroites facilitant la circulation des charrettes, placettes pour le marché au vin… À Montmélian, jusqu’au début du XXe siècle, le port sur l’Isère expédiait le vin vers Lyon et Genève (source : "Le Monde du Vin", Hors-Série sur la Savoie, 2023).

  • Granges à foin surélevées pour éviter l’humidité, combinées à des celliers au rez-de-chaussée.
  • Fontaines publiques parfois financées par la corporation des vignerons, symboles du poids économique de la vigne.

Cépages anciens et biodiversité : vestiges vivants du passé

Des cépages oubliés redécouverts

L’histoire viticole de la Savoie n’est pas qu’un décor ; elle se raconte aussi à travers les vignes elles-mêmes. Afin de lutter contre la consanguinité variétale et la standardisation, certains domaines ont relancé la culture de variétés quasi disparues.

  • La Mondeuse noire : après une quasi-disparition au XXe siècle, ce cépage est remis à l’honneur depuis les années 1980.
  • L’Altesse et le Gringet : typiques de la région, ces cépages attestent de l’ancienneté de la viticulture alpine, bien avant la domination du Chardonnay ou du Jacquère (Source : Association Ampélographique Française).
  • Le Persan, le "roi oublié" de la Combe de Savoie, fait timidement son retour dans certaines micro-parcelles.

Biodiversité spontanée et friches viticoles

Sur de nombreux coteaux délaissés, la biodiversité prend le relais. Frênes, érables, épineux mais aussi orchidées sauvages remplacent progressivement la vigne, créant de véritables réservoirs de vie.

  • Ces espaces, analysés par le Conservatoire d’Espaces Naturels de Savoie, participent à la préservation de la faune (reptiles, insectes pollinisateurs) et rappellent visuellement l’emplacement des anciennes vignes.
  • Les arbres fruitiers isolés témoignent aussi de pratiques associant verger et vigne : la diversification était une clé de survie à l’époque.

Les catastrophes naturelles : des paysages marqués à jamais

Les événements tragiques, tels que l’éboulement du Mont Granier en 1248 – le plus grand éboulement historique des Alpes (Le Monde, 2012) – ont remodelé durablement sites et vignobles. À Apremont, les vignes qui courent aujourd’hui sur les éboulis de calcaire racontent ce dialogue entre la rudesse de la montagne et la résilience humaine.

  • L’éboulement a détruit une trentaine de villages et enseveli une riche plaine viticole : les traces des anciens villages sont identifiables par des amas de pierres, des chemins interrompus.
  • La vigne savoyarde s’est ensuite construite pour partie sur ces sols nouveaux, privilégiant des cépages rustiques capables d’affronter les terres pauvres et le climat exigeant.

D’autres signes : les multiples digues de l’Isère rappellent les inondations du XIXe siècle qui obligeaient à reconstruire routes et parcelles chaque année.

Structures sociales et mémoire collective : du cadastre aux fêtes populaires

Le passé viticole de la Savoie s’inscrit jusque dans l’organisation sociale. Beaucoup de familles possèdent encore de petites parcelles héritées, souvent non exploitées, mais respectées comme une part d’identité.

  • Les archives cadastrales révèlent la fragmentation extrême des parcelles, due au partage successoral, un phénomène toujours observable.
  • Les fêtes du vin, à Jongieux, Chignin ou Arbin, font revivre les anciennes foires ; elles perpétuent une mémoire, tissée autour de la convivialité et du patrimoine local.

De nombreuses confréries bachiques, investies dans la transmission de l’histoire locale, participent à la sauvegarde des usages et à la valorisation des spécificités du territoire.

Pour continuer la lecture du paysage : une invitation à la découverte

Poser un regard attentif sur la Savoie viticole, c’est s’accorder le temps de lire chacun de ses signes, à rebours de l’histoire. Les terrasses abandonnées, les murets effondrés, les cabottes solitaires, les friches fleuries, les villages au nom évocateur… chaque détail est une porte d’entrée dans le passé. Nombre de domaines proposent aujourd’hui des balades commentées sur la lecture du paysage ; des associations comme le Patrimoine Viticole Savoyard œuvrent à réhabiliter et à expliquer ces héritages.

Apprendre à reconnaître ces traces, c’est mieux comprendre la singularité de la Savoie, de ses vins et des femmes et hommes qui les font. C’est surtout une invitation, verre en main ou sac à dos sur l’épaule, à explorer une tradition vivante, dont chaque pierre raconte une histoire.

Élément du paysage Signification historique Où les observer
Terrasses et murets de pierre sèche Viticulture sur forte pente, lutte contre l’érosion Chignin, Arbin, Jongieux
Cabottes, celliers Abri pour les outils et le vigneron Vallée de la Maurienne, Combe de Savoie
Toponymes liés à la vigne Zones de culture historique de la vigne St-Pierre-d’Albigny, St-Jean-de-la-Porte
Cépages anciens Vestiges d’un vignoble pluriel Arbin (Mondeuse), Ayze (Gringet)
Friches et haies Abandon de parcelles, retour de la biodiversité Rives de l’Isère, Montmelian

Sources principales : Comité Interprofessionnel des vins de Savoie, Patrimoine Viticole Savoyard, INAO, Le Dauphiné Libéré, Le Monde du Vin HS, archives départementales de la Savoie.

Toute reproduction interdite © chardonnay-de-savoie.fr.