L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
La Savoie, territoire de montagnes, de vallées et de lacs, offre au promeneur attentif un immense livre ouvert sur son histoire viticole. Loin de l’image parfois figée de ses fières montagnes, la Savoie s’est transformée au fil des siècles sous l’influence de la vigne : chaque muret, chaque hameau perché, chaque terrasse est la mémoire silencieuse d’un passé où le vin dictait le quotidien. Observer le paysage actuel, c’est donc voyager dans le temps et déchiffrer, en creux, les secrets d’une activité pluriséculaire.
Si les chiffres parlent d’eux-mêmes (environ 2100 hectares de vignes aujourd’hui en Savoie contre près de 20 000 au XIXe siècle, d’après l’INAO), c’est le relief lui-même qui, bien souvent, trahit cette épopée. Mais que cherche-t-on, en arpentant sentiers et vignobles ? Quels sont ces indices tangibles, qu’un regard aiguisé repère, même sans laitue ni sécateur en poche ?
Dans bien des coteaux abrupts, l’œil devine des marches de géant, ces terrasses de pierres sèches minutieusement érigées pour dompter la pente et permettre à la vigne de s’étendre là où aucun autre usage agricole n’était possible. Ces terrasses ne sont pas de simples témoins muets : elles racontent l’ingéniosité et la ténacité de générations de vignerons.
Selon une étude de la Chambre d’Agriculture de Savoie (2018), plus de 30% des terrasses historiques ont été abandonnées ou recolonisées par la forêt depuis les années 1950, mais leur empreinte reste visible pour l’observateur persévérant.
Le paysage savoyard ne manque pas de murets, de petits abris de pierre ou encore de caves enfoncées dans les roches : autant de constructions nées de la nécessité de stocker les outils, abriter le vin ou loger le vigneron en saison. Ces bâtis sont aujourd’hui parfois réhabilités, parfois laissés à l’abandon, mais tous témoignent du passé viticole intense des vallées.
Ce patrimoine bâti, parfois discret, guide aujourd’hui les amateurs de paysages et de nature sur les traces des anciens vignobles.
Observer la Savoie, c’est aussi prêter l’oreille à ses noms : bien des villages, hameaux, voire de simples lieux-dits portent la trace de la vigne. Cette toponymie précise offre des indices sur la répartition ancienne de la vigne et de ses acteurs.
Certains villages présentent encore une organisation héritée : maisons vigneronnes alignées, ruelles étroites facilitant la circulation des charrettes, placettes pour le marché au vin… À Montmélian, jusqu’au début du XXe siècle, le port sur l’Isère expédiait le vin vers Lyon et Genève (source : "Le Monde du Vin", Hors-Série sur la Savoie, 2023).
L’histoire viticole de la Savoie n’est pas qu’un décor ; elle se raconte aussi à travers les vignes elles-mêmes. Afin de lutter contre la consanguinité variétale et la standardisation, certains domaines ont relancé la culture de variétés quasi disparues.
Sur de nombreux coteaux délaissés, la biodiversité prend le relais. Frênes, érables, épineux mais aussi orchidées sauvages remplacent progressivement la vigne, créant de véritables réservoirs de vie.
Les événements tragiques, tels que l’éboulement du Mont Granier en 1248 – le plus grand éboulement historique des Alpes (Le Monde, 2012) – ont remodelé durablement sites et vignobles. À Apremont, les vignes qui courent aujourd’hui sur les éboulis de calcaire racontent ce dialogue entre la rudesse de la montagne et la résilience humaine.
D’autres signes : les multiples digues de l’Isère rappellent les inondations du XIXe siècle qui obligeaient à reconstruire routes et parcelles chaque année.
Le passé viticole de la Savoie s’inscrit jusque dans l’organisation sociale. Beaucoup de familles possèdent encore de petites parcelles héritées, souvent non exploitées, mais respectées comme une part d’identité.
De nombreuses confréries bachiques, investies dans la transmission de l’histoire locale, participent à la sauvegarde des usages et à la valorisation des spécificités du territoire.
Poser un regard attentif sur la Savoie viticole, c’est s’accorder le temps de lire chacun de ses signes, à rebours de l’histoire. Les terrasses abandonnées, les murets effondrés, les cabottes solitaires, les friches fleuries, les villages au nom évocateur… chaque détail est une porte d’entrée dans le passé. Nombre de domaines proposent aujourd’hui des balades commentées sur la lecture du paysage ; des associations comme le Patrimoine Viticole Savoyard œuvrent à réhabiliter et à expliquer ces héritages.
Apprendre à reconnaître ces traces, c’est mieux comprendre la singularité de la Savoie, de ses vins et des femmes et hommes qui les font. C’est surtout une invitation, verre en main ou sac à dos sur l’épaule, à explorer une tradition vivante, dont chaque pierre raconte une histoire.
| Élément du paysage | Signification historique | Où les observer |
|---|---|---|
| Terrasses et murets de pierre sèche | Viticulture sur forte pente, lutte contre l’érosion | Chignin, Arbin, Jongieux |
| Cabottes, celliers | Abri pour les outils et le vigneron | Vallée de la Maurienne, Combe de Savoie |
| Toponymes liés à la vigne | Zones de culture historique de la vigne | St-Pierre-d’Albigny, St-Jean-de-la-Porte |
| Cépages anciens | Vestiges d’un vignoble pluriel | Arbin (Mondeuse), Ayze (Gringet) |
| Friches et haies | Abandon de parcelles, retour de la biodiversité | Rives de l’Isère, Montmelian |
Sources principales : Comité Interprofessionnel des vins de Savoie, Patrimoine Viticole Savoyard, INAO, Le Dauphiné Libéré, Le Monde du Vin HS, archives départementales de la Savoie.