24 juin 2026

Crise du phylloxéra en Savoie : bouleversement historique ou fil d’un terroir perpétué ?

L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes

Un nouveau visage pour les vignes savoyardes : comprendre le séisme du phylloxéra

Dans le monde du vin, peu d’événements ont marqué si profondément la mémoire des terroirs que la crise du phylloxéra au XIXe siècle. Or, la Savoie, malgré son apparente discrétion, n’a pas échappé à ce cataclysme. Ravageur microscopique venu d’Amérique du Nord, le phylloxéra dévaste la quasi-totalité du vignoble européen à partir de 1863. La Savoie, perchée entre lacs et sommets, n’est touchée que vers 1877-1880, mais l’onde de choc transforme en profondeur paysage, cépages et pratiques locales.

Faut-il parler de rupture fondamentale ou de continuité subtile ? C’est tout l’enjeu. Pour le comprendre, revenons un instant sur la physionomie de la vigne savoyarde avant la crise.

Avant le phylloxéra : un paysage pluriséculaire, morcelé mais riche

Le vignoble savoyard d’antan : diversité organisée

Au XIXe siècle, la Savoie vit principalement de polyculture. La vigne côtoie céréales, pommiers, prairies, et les parcelles s’étendent sur des coteaux souvent abrupts, morcelées mais valorisant tout espace disponible. Entre 1800 et 1850, la surface plantée varie entre 18 000 et 20 000 hectares, concentrés autour des comarques historiques : Chambéry, Montmélian, Fréterive, Chignin, mais aussi sur les coteaux du Genevois ou de la Maurienne (source : Syndicat des Vins de Savoie).

Les cépages locaux règnent en maîtres, bien que leur nomenclature échappe parfois à l’uniformisation moderne. Parmi les plus répandus :

  • La mondeuse noire – la signature rouge historique, résistante et racée.
  • L’altesse – reine des blancs d’Arbin à Frangy, autrefois appelée Roussette.
  • La jacquère – confirmant déjà sa place sur les pentes du Mont Granier.
  • Le persan et le gringet – plus confidentiels, mais bien ancrés dans leur micro-terroir.

Au total, on recense près de 20 cépages autochtones ou assimilés dans la région (source : Pierre Galet, « Dictionnaire encyclopédique des cépages »). Les cépages dits “améliorateurs” (pinot, gamay, chardonnay) ne sont alors présents qu’à la marge.

Des pratiques viticoles enracinées dans le temps

  • Travail à la main : La pente et l’exiguïté des terres n’autorisent guère d’autre méthode.
  • Palissage minimaliste : On conduit souvent la vigne en gobelet.
  • Production orientée vers l’autoconsommation : Le vin parcourt rarement de longues distances ; il complète l’alimentation paysanne, souvent coupé à l’eau !

L’identité viticole savoyarde — foisonnante, rustique et locale — semble alors bien installée, mais la crise du phylloxéra bouleverse radicalement cet équilibre.

L’irruption du phylloxéra : du drame à la reconstruction

L’épidémie en Savoie : chronologie et ampleur

La Savoie est relativement protégée jusque vers 1877, date des premières alertes dans la région. Le parasite se propage ensuite inexorablement, provoquant dans certains villages la destruction totale de la vigne en à peine trois à cinq ans. À la veille de la crise, près de 20 000 hectares de vignes couvrent le territoire savoyard ; deux décennies plus tard, seuls 6 000 à 7 000 hectares ont survécu (chiffres du CIVS et de l’Enquête agricole 1890).

Année Surface plantée (ha) Notes
1860 ≈ 20 000 Avant la crise
1895 6 500 Après le pic de la crise
2020 ≈ 2 200 Superficie actuelle (AOC et hors AOC)

Derrière ces chiffres se cachent des siècles de savoir-faire brutalement remis en question, mais aussi une formidable capacité d’adaptation.

La greffe : une révolution sous contraintes

La lutte contre le phylloxéra s’organise d’abord sur le plan scientifique : aujourd’hui célèbre, la greffe sur porte-greffes américains (résistants au parasite) s’impose au tournant du XXe siècle (source : Vitisphere, M. Boursiquot). Cela implique :

  • Un abandon des vignes franches de pied (non greffées), qui forment alors l’immense majorité des plantations.
  • L’achat massif de plants à l’extérieur de la région, ce qui entraîne une mutation génétique du vignoble.

Ce processus de refondation suscite débats et résistances. De nombreux vignerons, attachés à leurs pratiques et à leurs vieux plants, hésitent à investir dans ces nouvelles techniques, coûteuses et risquées. Mais la nécessité finit par l’emporter.

Des cépages aux styles : rupture ou continuité dans le verre ?

Nouvelles variétés et maintien des signatures régionales

Après la crise, on assiste à un double mouvement :

  • Une simplification ampélographique : certains cépages rares, trop sensibles ou peu productifs, disparaissent purement et simplement.
  • La diffusion accrue des cépages dits “améliorateurs” — gamay, pinot noir, chardonnay — qui pénètrent le vignoble savoyard sous l’influence bordelaise et bourguignonne.

Pour autant, les cépages identitaires de la région (mondeuse, altesse, jacquère, gringet…) résistent et sont préservés, parfois de justesse (source : Archives départementales de la Savoie).

Transformation des paysages, des hommes et du vin

  • Les paysages viticoles : De nombreux coteaux, surtout les moins accessibles, ne sont pas replantés. Près de la moitié du paysage viticole savoyard est reconverti en prairie ou abandonné à la forêt au début du XXe siècle (source : IGN, évolution des surfaces agricoles).
  • Le profil du vin : L’arrivée du porte-greffe, des cépages plus « commerciaux » et la baisse de production concentrent l’effort sur la qualité plus que sur le volume. Le vin savoyard devient progressivement plus sec, moins rustique, plus typé.
  • Le métier de vigneron : Passer à la greffe requiert de nouvelles compétences ; on observe l’émergence d’une génération de spécialistes, pépiniéristes et techniciens.

Ce que le phylloxéra a véritablement bouleversé en Savoie

Permanence de l’identité alpine… sur des bases nouvelles

Faut-il alors parler de rupture ? Oui, dans la mesure où l’on passe d’un vignoble millénaire, modelé par la sélection empirique de cépages locaux, à un paysage recomposé suivant les impératifs du porte-greffe. Le « vignoble nouveau » des années 1900 n’est plus tout à fait celui d’avant — ni par ses cépages, ni par ses gestes.

Mais la Savoie parvient aussi à préserver certains fondamentaux :

  • Sa mosaïque parcellaire, fruit du relief et de la diversité des sols.
  • L’attachement viscéral à une poignée de cépages autochtones, même s’ils sont désormais greffés.
  • Un esprit d’adaptation qui préfigure déjà les défis climatiques et environnementaux du XXIe siècle.

Témoignages et regards contemporains

De nombreux vignerons perpétuent aujourd’hui la mémoire orale de cette crise : chez les familles Berlioz (Chignin), Masson (Apremont) ou Quenard (Arbin), le souvenir du « grand replantage » reste un récit familial fondateur. Pierre Masson, viticulteur à Apremont, raconte : « Mon arrière-grand-père a replanté tout le coteau en cinq ans. Il savait que tout changerait, mais il a gardé la jacquère parce qu’elle résiste et qu’elle fait ici le vin du pays. »

Ces histoires confirment la tension intime entre adaptation et fidélité : chaque crise fait table rase, mais ne détruit jamais totalement la mémoire du terroir.

Interroger la notion de continuité en Savoie : pistes de réflexion actuelles

À l’heure où la vigne savoyarde doit encore composer avec les aléas climatiques, les maladies et la pression foncière, l’épisode du phylloxéra demeure riche d’enseignements. L’esprit d’innovation et la fidélité aux cépages indigènes caractérisent la résilience de la région.

  • Les défis de l’agroécologie et du changement climatique poussent certains viticulteurs à rechercher à nouveau une vraie diversité variétale : on réimplante des cépages oubliés, parfois résistants naturellement au phylloxéra (ex : persan, petit meslier).
  • Le questionnement sur le « vin de lieu » et l’expression du terroir amène certains à expérimenter, très marginalement, le retour à la vigne franche de pied ou à explorer des modes de culture en biodynamie.

Ces initiatives témoignent de la vitalité d’une région qui, loin d’être figée, ne cesse de se réinventer, tirant parti du meilleur de ses crises passées.

Entre mémoire et expérimentation, la Savoie trace sa voie

Si le phylloxéra a incontestablement imposé aux vignerons savoyards une rupture, c’est dans la capacité de la région à réconcilier héritage et renouvellement que réside sa vraie continuité. La Savoie d’aujourd’hui, portée par la curiosité du public comme par la créativité de ses vignerons, explore plus que jamais la singularité de ses vins. Chaque bouteille raconte ainsi, en filigrane, l’histoire d’un territoire cabossé, mais indomptable – un territoire capable de faire du chaos une source de fierté et d’identité retrouvée.

Sources principales :

  • Site officiel Vins de Savoie
  • Pierre Galet, “Dictionnaire encyclopédique des cépages”
  • Archives départementales de la Savoie
  • Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO)
  • Institut national de l'information géographique et forestière (IGN)
  • Vitisphere, M. Boursiquot

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