L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
Dans le monde du vin, peu d’événements ont marqué si profondément la mémoire des terroirs que la crise du phylloxéra au XIXe siècle. Or, la Savoie, malgré son apparente discrétion, n’a pas échappé à ce cataclysme. Ravageur microscopique venu d’Amérique du Nord, le phylloxéra dévaste la quasi-totalité du vignoble européen à partir de 1863. La Savoie, perchée entre lacs et sommets, n’est touchée que vers 1877-1880, mais l’onde de choc transforme en profondeur paysage, cépages et pratiques locales.
Faut-il parler de rupture fondamentale ou de continuité subtile ? C’est tout l’enjeu. Pour le comprendre, revenons un instant sur la physionomie de la vigne savoyarde avant la crise.
Au XIXe siècle, la Savoie vit principalement de polyculture. La vigne côtoie céréales, pommiers, prairies, et les parcelles s’étendent sur des coteaux souvent abrupts, morcelées mais valorisant tout espace disponible. Entre 1800 et 1850, la surface plantée varie entre 18 000 et 20 000 hectares, concentrés autour des comarques historiques : Chambéry, Montmélian, Fréterive, Chignin, mais aussi sur les coteaux du Genevois ou de la Maurienne (source : Syndicat des Vins de Savoie).
Les cépages locaux règnent en maîtres, bien que leur nomenclature échappe parfois à l’uniformisation moderne. Parmi les plus répandus :
Au total, on recense près de 20 cépages autochtones ou assimilés dans la région (source : Pierre Galet, « Dictionnaire encyclopédique des cépages »). Les cépages dits “améliorateurs” (pinot, gamay, chardonnay) ne sont alors présents qu’à la marge.
L’identité viticole savoyarde — foisonnante, rustique et locale — semble alors bien installée, mais la crise du phylloxéra bouleverse radicalement cet équilibre.
La Savoie est relativement protégée jusque vers 1877, date des premières alertes dans la région. Le parasite se propage ensuite inexorablement, provoquant dans certains villages la destruction totale de la vigne en à peine trois à cinq ans. À la veille de la crise, près de 20 000 hectares de vignes couvrent le territoire savoyard ; deux décennies plus tard, seuls 6 000 à 7 000 hectares ont survécu (chiffres du CIVS et de l’Enquête agricole 1890).
| Année | Surface plantée (ha) | Notes |
|---|---|---|
| 1860 | ≈ 20 000 | Avant la crise |
| 1895 | 6 500 | Après le pic de la crise |
| 2020 | ≈ 2 200 | Superficie actuelle (AOC et hors AOC) |
Derrière ces chiffres se cachent des siècles de savoir-faire brutalement remis en question, mais aussi une formidable capacité d’adaptation.
La lutte contre le phylloxéra s’organise d’abord sur le plan scientifique : aujourd’hui célèbre, la greffe sur porte-greffes américains (résistants au parasite) s’impose au tournant du XXe siècle (source : Vitisphere, M. Boursiquot). Cela implique :
Ce processus de refondation suscite débats et résistances. De nombreux vignerons, attachés à leurs pratiques et à leurs vieux plants, hésitent à investir dans ces nouvelles techniques, coûteuses et risquées. Mais la nécessité finit par l’emporter.
Après la crise, on assiste à un double mouvement :
Pour autant, les cépages identitaires de la région (mondeuse, altesse, jacquère, gringet…) résistent et sont préservés, parfois de justesse (source : Archives départementales de la Savoie).
Faut-il alors parler de rupture ? Oui, dans la mesure où l’on passe d’un vignoble millénaire, modelé par la sélection empirique de cépages locaux, à un paysage recomposé suivant les impératifs du porte-greffe. Le « vignoble nouveau » des années 1900 n’est plus tout à fait celui d’avant — ni par ses cépages, ni par ses gestes.
Mais la Savoie parvient aussi à préserver certains fondamentaux :
De nombreux vignerons perpétuent aujourd’hui la mémoire orale de cette crise : chez les familles Berlioz (Chignin), Masson (Apremont) ou Quenard (Arbin), le souvenir du « grand replantage » reste un récit familial fondateur. Pierre Masson, viticulteur à Apremont, raconte : « Mon arrière-grand-père a replanté tout le coteau en cinq ans. Il savait que tout changerait, mais il a gardé la jacquère parce qu’elle résiste et qu’elle fait ici le vin du pays. »
Ces histoires confirment la tension intime entre adaptation et fidélité : chaque crise fait table rase, mais ne détruit jamais totalement la mémoire du terroir.
À l’heure où la vigne savoyarde doit encore composer avec les aléas climatiques, les maladies et la pression foncière, l’épisode du phylloxéra demeure riche d’enseignements. L’esprit d’innovation et la fidélité aux cépages indigènes caractérisent la résilience de la région.
Ces initiatives témoignent de la vitalité d’une région qui, loin d’être figée, ne cesse de se réinventer, tirant parti du meilleur de ses crises passées.
Si le phylloxéra a incontestablement imposé aux vignerons savoyards une rupture, c’est dans la capacité de la région à réconcilier héritage et renouvellement que réside sa vraie continuité. La Savoie d’aujourd’hui, portée par la curiosité du public comme par la créativité de ses vignerons, explore plus que jamais la singularité de ses vins. Chaque bouteille raconte ainsi, en filigrane, l’histoire d’un territoire cabossé, mais indomptable – un territoire capable de faire du chaos une source de fierté et d’identité retrouvée.
Sources principales :