L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
Les archives viticoles savoyardes mentionnent des plantations de Chardonnay dès la seconde moitié du XIXe siècle, à la faveur de la reconstitution des vignobles après le phylloxéra (source : Vin de Savoie, J. Brocard & P. Servagnat). Réintroduit alors parmi d’autres cépages issus des pépinières de Saône-et-Loire, il prend racine en particulier sur des terroirs bien distincts :
S’il ne représente à l’échelle régionale que 4 à 5% de l’encépagement total aujourd’hui (Source : Interprofession des Vins de Savoie, chiffres 2022), le Chardonnay est pourtant solidement ancré dans ces micro-terroirs où il s’exprime avec le plus d’identité.
Autour d’Aix-les-Bains, le vignoble surplombe le plus grand lac naturel de France. Cette présence du lac du Bourget régule les extrêmes climatiques et tamponne les effets du gel printanier, un atout indéniable dans cette région d’altitude. Les sols mêlent des éboulis calcaires à des alluvions anciennes : le Chardonnay y bénéficie d’une alimentation hydrique régulière, limitée mais non stressante. Il en naît des vins tendus, aux arômes de fleurs blanches, de pomme verte, avec de belles notes crayeuses.
Un détail souvent cité par les vignerons locaux : la brise matinale, venant du lac, sèche la rosée au lever du soleil. Cela permet de limiter les maladies cryptogamiques et favorise une maturité régulière, année après année. Ici, le Chardonnay n’a jamais été majoritaire, mais il s’est taillé une réputation solide dans les assemblages historiques des Roussette et dans certains Crémant de Savoie.
Jongieux, Yenne et les villages alentour constituent l’un des îlots historiques du Chardonnay en Savoie. Ces parcelles regardent vers le Rhône, à la frontière de l’Ain. Les vieilles vignes de Chardonnay (souvent plantées dans les années 1950-1970) profitent d’un terroir constitué de marnes bleues et de molasses glacières. Ces sols profonds retiennent l’eau, permettant aux raisins de traverser les étés secs sans stress hydrique, tout en leur apportant une minéralité incisive.
| Terroir | Type de sol | Caractéristiques pour le Chardonnay |
|---|---|---|
| Marne bleue | Argile et calcaire | Fraîcheur, acidité, base aromatique florale |
| Molasse glaciaire | Sable, graviers compacts | Richesse, volume, finale saline |
On observe ici une typicité souvent citée : la rencontre d’une tension acide et d’un fruité discret, avec parfois des notes d’amande et de citron confit après quelques années de garde. Ce style séduit désormais de plus en plus d’amateurs au-delà de la région, notamment dans les millésimes solaires où le Chardonnay des marnes garde sa droiture quand d’autres terroirs s’alourdissent.
En rive sud de la Combe de Savoie, sur les contreforts du massif des Bauges, Montmélian et Arbin proposent un autre visage du Chardonnay savoyard. Ici, le sous-sol est formé d’éboulis anciens, mêlés de schistes, de granites et de calcaires issu de l’activité glaciaire. Cette grande diversité géologique se retrouve dans la mosaïque de micro-parcelles : un même cépage peut présenter d’importantes variations aromatiques à quelques centaines de mètres d’écart.
Point notable : Montmélian a longtemps été connu pour ses vignes menées en polyculture. Le Chardonnay, mélangé à l’Altesse et à la Jacquère, trouvait ici sa place dans des exploitations familiales, souvent transmises sur plusieurs générations, avec des sélections massales spécifiques.
La Savoie a longtemps été perçue comme une région de vins simples, produits pour une consommation locale. Pourtant, des familles de vignerons ont su transmettre, parfois contre vents et marées, des savoir-faire précieux pour que le Chardonnay ne disparaisse pas au profit uniquement des variétés autochtones.
Depuis deux décennies, le réchauffement climatique secoue les équilibres et redistribue les cartes du vignoble savoyard. Certains terroirs anciennement jugés « trop frais » pour le Chardonnay (pentes élevées, secteurs nordiques) deviennent aujourd’hui les plus recherchés, permettant de préserver fraîcheur et tension dans les vins. En 2018, plus de 25% des nouvelles plantations de Chardonnay se sont faites à plus de 400 mètres d’altitude (Source : Chambre d’Agriculture de la Savoie).
Ce profond bouleversement ouvre la voie à la redécouverte de vieux terroirs oubliés : certains secteurs autour du massif de la Chartreuse, ou même à proximité du lac d’Aiguebelette, voient renaître des parcelles plantées en Chardonnay, offrant de nouveaux équilibres, parfois inattendus.
L’identité du Chardonnay savoyard naît de la rencontre entre un cépage universel et des terroirs d’une diversité rare. Ici, le Chardonnay s’est forgé au fil du temps une expression minérale, droite, tendue, sans jamais renier ses origines bourguignonnes, mais en s’habillant d’une fraîcheur typiquement alpine. Ce patrimoine, longtemps dans l’ombre, attire aujourd’hui la curiosité, aussi bien des amateurs que des vignerons souhaitant revisiter ou préserver leurs parcelles anciennes.
À l’heure où la montagne bouge et où le climat redistribue les cartes, les terroirs historiques du Chardonnay en Savoie se révèlent comme des laboratoires à ciel ouvert pour les générations futures. La mémoire des sols, l’engagement des vignerons, l’observation attentive de chaque détail du terrain font du Chardonnay savoyard bien plus qu’un « second rôle » : il incarne l’audace de l’identité alpine, à découvrir sans préjugé, verre à la main, entre histoire et horizons nouveaux.