6 décembre 2025

A la recherche des terroirs fondateurs du Chardonnay savoyard : voyage dans l’histoire d’un cépage discret

L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes

Chardonnay en Savoie : une implantation discrète mais ancienne

Les archives viticoles savoyardes mentionnent des plantations de Chardonnay dès la seconde moitié du XIXe siècle, à la faveur de la reconstitution des vignobles après le phylloxéra (source : Vin de Savoie, J. Brocard & P. Servagnat). Réintroduit alors parmi d’autres cépages issus des pépinières de Saône-et-Loire, il prend racine en particulier sur des terroirs bien distincts :

  • Les secteurs proches du Lac du Bourget, précieux pour leurs expositions sud et leurs sols calcaires.
  • Le vignoble de Jongieux, où les marnes et les molasses créent un terreau propice à la fraîcheur et à la minéralité.
  • Les coteaux d’Arbin ou de Montmélian, où il côtoie Mondeuse et Jacquère sur les pentes caillouteuses.

S’il ne représente à l’échelle régionale que 4 à 5% de l’encépagement total aujourd’hui (Source : Interprofession des Vins de Savoie, chiffres 2022), le Chardonnay est pourtant solidement ancré dans ces micro-terroirs où il s’exprime avec le plus d’identité.

Les grandes zones historiques du Chardonnay savoyard

Le sillon du lac du Bourget : l’influence des masses d’eau et des calcaires

Autour d’Aix-les-Bains, le vignoble surplombe le plus grand lac naturel de France. Cette présence du lac du Bourget régule les extrêmes climatiques et tamponne les effets du gel printanier, un atout indéniable dans cette région d’altitude. Les sols mêlent des éboulis calcaires à des alluvions anciennes : le Chardonnay y bénéficie d’une alimentation hydrique régulière, limitée mais non stressante. Il en naît des vins tendus, aux arômes de fleurs blanches, de pomme verte, avec de belles notes crayeuses.

Un détail souvent cité par les vignerons locaux : la brise matinale, venant du lac, sèche la rosée au lever du soleil. Cela permet de limiter les maladies cryptogamiques et favorise une maturité régulière, année après année. Ici, le Chardonnay n’a jamais été majoritaire, mais il s’est taillé une réputation solide dans les assemblages historiques des Roussette et dans certains Crémant de Savoie.

Jongieux et Yenne : les marnes bleues, berceau du blanc d’altitude

Jongieux, Yenne et les villages alentour constituent l’un des îlots historiques du Chardonnay en Savoie. Ces parcelles regardent vers le Rhône, à la frontière de l’Ain. Les vieilles vignes de Chardonnay (souvent plantées dans les années 1950-1970) profitent d’un terroir constitué de marnes bleues et de molasses glacières. Ces sols profonds retiennent l’eau, permettant aux raisins de traverser les étés secs sans stress hydrique, tout en leur apportant une minéralité incisive.

Terroir Type de sol Caractéristiques pour le Chardonnay
Marne bleue Argile et calcaire Fraîcheur, acidité, base aromatique florale
Molasse glaciaire Sable, graviers compacts Richesse, volume, finale saline

On observe ici une typicité souvent citée : la rencontre d’une tension acide et d’un fruité discret, avec parfois des notes d’amande et de citron confit après quelques années de garde. Ce style séduit désormais de plus en plus d’amateurs au-delà de la région, notamment dans les millésimes solaires où le Chardonnay des marnes garde sa droiture quand d’autres terroirs s’alourdissent.

Les éboulis glaciaires de Montmélian et d’Arbin : diversité en mosaïque

En rive sud de la Combe de Savoie, sur les contreforts du massif des Bauges, Montmélian et Arbin proposent un autre visage du Chardonnay savoyard. Ici, le sous-sol est formé d’éboulis anciens, mêlés de schistes, de granites et de calcaires issu de l’activité glaciaire. Cette grande diversité géologique se retrouve dans la mosaïque de micro-parcelles : un même cépage peut présenter d’importantes variations aromatiques à quelques centaines de mètres d’écart.

  • Les zones les plus calcaires favorisent une expression minérale, crayeuse, quasi pierreuse du Chardonnay.
  • Les secteurs plus granitiques livrent des profils plus amples, parfois épicés et toujours dotés d’une solide acidité.
  • Les sols bruns de schistes, plus rares, donnent des vins plus charnus, sans lourdeur, mais avec une finale presque saline.

Point notable : Montmélian a longtemps été connu pour ses vignes menées en polyculture. Le Chardonnay, mélangé à l’Altesse et à la Jacquère, trouvait ici sa place dans des exploitations familiales, souvent transmises sur plusieurs générations, avec des sélections massales spécifiques.

Facteurs historiques et humains : le rôle des vignerons et des techniques

La Savoie a longtemps été perçue comme une région de vins simples, produits pour une consommation locale. Pourtant, des familles de vignerons ont su transmettre, parfois contre vents et marées, des savoir-faire précieux pour que le Chardonnay ne disparaisse pas au profit uniquement des variétés autochtones.

  • La pression du phylloxéra au XIXe siècle : Après la crise, le choix du Chardonnay s’explique par sa réputation de souplesse d’adaptation et de résistance relative au climat montagnard. Les pépinières étaient alors issues principalement de Bourgogne et de Mâconnais (source : Archives INRA, rapport « Evolution des vignobles savoyards », 1986).
  • Des assemblages typiques : Contrairement à d'autres régions, la Savoie a longtemps cultivé l’art de l’assemblage, où le Chardonnay servait de colonne vertébrale, structurant des cuvées avec Altesse ou Jacquère – un héritage partiellement perdu mais aujourd’hui de nouveau exploré pour des vins de gastronomie.
  • Le travail en sélection massale : Plusieurs domaines, dès les années 1970, ont préféré la sélection massale à la sélection clonale, maintenant ainsi une diversité génétique du Chardonnay adaptée au terroir local, assurant une meilleure résistance aux caprices de la météo alpine.

La mutation climatique : défis récents et nouveaux terroirs

Depuis deux décennies, le réchauffement climatique secoue les équilibres et redistribue les cartes du vignoble savoyard. Certains terroirs anciennement jugés « trop frais » pour le Chardonnay (pentes élevées, secteurs nordiques) deviennent aujourd’hui les plus recherchés, permettant de préserver fraîcheur et tension dans les vins. En 2018, plus de 25% des nouvelles plantations de Chardonnay se sont faites à plus de 400 mètres d’altitude (Source : Chambre d’Agriculture de la Savoie).

Ce profond bouleversement ouvre la voie à la redécouverte de vieux terroirs oubliés : certains secteurs autour du massif de la Chartreuse, ou même à proximité du lac d’Aiguebelette, voient renaître des parcelles plantées en Chardonnay, offrant de nouveaux équilibres, parfois inattendus.

Chiffres et anecdotes significatifs

  • En 1980, la Savoie comptait moins de 90 hectares de Chardonnay. En 2022, le cap des 180 hectares était franchi, soit un doublement en 40 ans (Source : CIVS, Interprofession des Vins de Savoie).
  • Certaines vieilles vignes non clonales de Jongieux atteignent plus de 70 ans d’âge, révélant une palette aromatique rare, entre grillé, pomme mûre et notes d’herbes sèches.
  • La Savoie compte aujourd’hui 14 crus en AOP, mais seuls 4 admettent officiellement le Chardonnay dans leur cahier des charges : Crépy, Seyssel, Chignin, Monthoux (source : INAO 2023).

Perspectives et redécouvertes

L’identité du Chardonnay savoyard naît de la rencontre entre un cépage universel et des terroirs d’une diversité rare. Ici, le Chardonnay s’est forgé au fil du temps une expression minérale, droite, tendue, sans jamais renier ses origines bourguignonnes, mais en s’habillant d’une fraîcheur typiquement alpine. Ce patrimoine, longtemps dans l’ombre, attire aujourd’hui la curiosité, aussi bien des amateurs que des vignerons souhaitant revisiter ou préserver leurs parcelles anciennes.

À l’heure où la montagne bouge et où le climat redistribue les cartes, les terroirs historiques du Chardonnay en Savoie se révèlent comme des laboratoires à ciel ouvert pour les générations futures. La mémoire des sols, l’engagement des vignerons, l’observation attentive de chaque détail du terrain font du Chardonnay savoyard bien plus qu’un « second rôle » : il incarne l’audace de l’identité alpine, à découvrir sans préjugé, verre à la main, entre histoire et horizons nouveaux.

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