L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes
Qui pourrait croire, en parcourant les coteaux de Savoie, que le Chardonnay y joue une partition presque confidentielle auprès des cépages autochtones ? Pourtant, ce cépage – présent sur près de 11% de la surface viticole savoyarde selon l’ODG Vins de Savoie – s’est taillé une place de choix, notamment pour la production de vins effervescents (Crémant de Savoie) et de quelques cuvées de grande expression. Traditionnellement, comme partout en France, l’encépagement se fait majoritairement par sélection clonale. Mais face à des étés plus chauds, de la sécheresse au printemps et des épisodes de gel printanier précoces ou de brûlure estivale, la question se pose : la palette clonale actuelle est-elle suffisante pour pérenniser l’identité du Chardonnay de montagne ?
La sélection clonale consiste à reproduire à grande échelle un individu (un “clone”) sélectionné pour ses caractéristiques agronomiques et œnologiques : vigueur, rendement, précocité, qualité du fruit… En France, les premières homologations de clones de Chardonnay remontent aux années 1970. A ce jour, plus de 30 clones sont inscrits au catalogue officiel français (source : PlantGrape, INRAE), dont les fameux 76, 95 et 96, très utilisés aussi bien en Bourgogne qu’ailleurs.
En Savoie, par réflexe ou incitation technique, la plupart des vignerons ont sélectionné ces clones jugés performants : le 76 pour sa finesse, le 95 pour son équilibre, le 96 pour sa rondeur, et quelques clones historiques (les 548, 277…). Mais cette palette, conçue à une époque où la résilience climatique n’était pas centrale, commence à trouver ses limites. L’uniformité clonale, si efficace pour la régularité des vendanges et la facilité de conduite, expose aujourd’hui le vignoble à une conservation génétique restreinte, et donc à une adaptation réduite face à des facteurs nouveaux comme le stress hydrique ou la variabilité extrême des températures.
Les glaciers qui réduisent leur étreinte sur la vallée de la Maurienne, les vagues de chaleur qui s’invitent aux abords du lac du Bourget : la Savoie n’échappe pas aux nouvelles réalités. Depuis 30 ans, la moyenne des températures estivales a augmenté de +1,7°C sur le secteur de Chambéry (source : Météo France, 2023). Un impact tangible sur la vigne et la gestion du cycle de maturation.
En région montagneuse, l’altitude et le morcellement des terroirs offraient jusqu’ici une sorte de “climat de compensation”. Mais les écarts se resserrent, et la résistance doit désormais s’installer au cœur même de la plante.
L’affaire clonale n’est pas qu’une histoire de rendement ou de profil aromatique. Derrière chaque clone, il y a un patrimoine génétique distinct – parfois infime nuance, parfois différence notable dans l’expression ou la résilience. Autrement dit : la diversité marquée du vignoble constitue la première digue face aux nouveaux défis sanitaires, climatiques et gustatifs.
Faut-il rebattre les cartes et relancer une sélection massale du Chardonnay savoyard ? En France, si 40% du parc de Chardonnay sont d’origine clonale pure (source : IFV Sud-Ouest), certains vignobles (notamment en Bourgogne) expérimentent depuis plus de 15 ans un “retour aux sources”, en travaillant sur la diversité génétique des plants anciens.
En Savoie, plusieurs pistes émergent :
Les syndicats viticoles savoyards et l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin) accompagnent depuis peu la mise en place de microparcelles expérimentales, scrutant l’adaptation des nouveaux clones aux parcelles d’altitude (au-delà de 500 m) et sur des expositions variées. Les premiers retours (IFV 2023) incitent d’ailleurs à ne plus chercher “le” clone miracle, mais à raisonner “en cocktails” adaptés à chaque parcelle et évolution de climat.
Dans la Combe de Savoie, certains jeunes vignerons remettent déjà en question la domination clonale. Ainsi, le Domaine de Nuevy-Condemine, depuis 2015, a replanté trois hectares en associant six clones différents, et amorcé un programme de reproduction à partir des plus beaux pieds du vignoble familial datant d’avant 1960.
Sur la cuvée “Grandes Ruches” du Domaine Saint-Germain, on retrouve un assemblage à parts égales de clones 76, 95 et 548, justement pour tempérer les variations aromatiques selon les millésimes extrêmes.
Enfin, l’initiative du Groupement de Développement Agricole (GDA) de Chignin, qui teste depuis 2021 des microparcelles en greffant des clones bourguignons sur des sélections massales savoyardes, vise à créer un matériau végétal hybride capable de conjuguer la finesse bourguignonne à la rusticité alpine.
La sélection clonale du Chardonnay savoyard s’est imposée par pragmatisme, mais le climat la force aujourd’hui à se transformer. Mieux vaut raisonner “diversification stratégique” qu’abandon radical : jouer la complémentarité des profils plutôt que la fausse sécurité d’un tout-clonal.
Reste à soutenir la recherche appliquée, le partage d’expériences et la sensibilisation des planteurs pour passer d’une logique de standardisation à une démarche proactive d’adaptation et de singularisation des vins de Chardonnay savoyards. La Savoie n’a jamais été une terre de monoculture, et ses Chardonnay n’en seront que plus vibrants si leur socle génétique se conjugue au pluriel.
À mesure que s’accélère le changement climatique, celles et ceux qui auront investi dans la diversité, l’observation patiente et la sélection sur-mesure porteront les couleurs du Chardonnay de montagne bien au-delà de nos frontières.