10 mai 2026

5 étapes essentielles pour explorer l’histoire viticole de votre village en Savoie

L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes

La vigne savoyarde, miroir du temps : pourquoi raconter son histoire ?

Pas une vallée savoyarde, pas un repli de coteau sans la trace ancienne de la vigne. Pourtant, l’histoire viticole de Savoie se cache parfois sous la mousse des pierres sèches, dans les pages oubliées des archives, ou dans la mémoire de ceux qui voient encore aujourd’hui le fruit mûrir. Que vous soyez habitant curieux, amateur, ou vigneron désireux de comprendre vos racines, il existe une méthode, en cinq étapes, pour explorer l’ADN viticole de votre commune savoyarde.

S’intéresser à l’histoire viticole locale, c’est renouer avec le vivant : comprendre comment les anciens cultivaient, pourquoi certains cépages ont disparu, ou comment le paysage s’est transformé entre gelées, guerres et reconversions agricoles. C’est aussi mettre en lumière les évolutions, les révolutions silencieuses, et parfois, les renaissances vigneronnes là où la vigne avait failli s’effacer. Voici comment s’y prendre, rigoureusement et avec curiosité.

Étape 1 — Plonger dans les archives : sources et pistes clés pour débuter

Le premier pas réside dans l’exploration documentaire. Les archives, souvent, sont foisonnantes, à condition d’être méthodique et patient :

  • Les archives municipales et départementales – Registres de délibérations, cadastres napoléoniens (disponibles dès 1807), plans terriers du XVIIIe siècle. Les Archives départementales de la Savoie (archives.savoie.fr) et de Haute-Savoie (archives.hautesavoie.fr) offrent de nombreux documents numérisés.
  • L’état des lieux ecclésiastiques – Les cures recensaient lopins, donations ou dîmes en vin.
  • Les cartes anciennes : Cassini, cadastres, plans IGN – Superposez-les aux cartes actuelles pour repérer des lieux-dits parlant de “vigne”, “clos”, “champagne”.
  • Les monographies d’instituteur – Fin XIXe, à la demande de l’Éducation nationale, de nombreux instituteurs dressent un tableau très concret de la vie agricole et viticole locale (la source est consultable sur le site du Ministère de l’Éducation nationale ou dans nombre d’archives départementales).
  • Presse ancienne, bulletins de sociétés savantes – Quelques journaux, publications agricoles ou actes de conférences évoquent les vendanges, les cépages, les difficultés sanitaires (ex. phylloxéra à la fin du XIXe siècle).

Conseil : ciblez des périodes charnières (peste de 1348, Révolution française, crise du phylloxéra entre 1878 et 1910, recensements viticoles de 1950-1970) pour mieux comprendre les évolutions.

Étape 2 — Lire le paysage : indices géographiques et vestiges de la vigne

Le terrain, en Savoie, reste le meilleur livre d’histoire : la vigne dessine la géographie, mais laisse aussi ses fantômes. Pour qui sait regarder, chaque sommet, chaque talus recèle des indices.

  • Restanques et murets en pierres sèches – Témoignent de l’extension maximale de la vigne dès le Moyen-Âge. De nombreux coteaux abandonnés dans les Bauges, la Combe de Savoie, le Chignin, les rives du Léman, exhibent ces “terrasses”.
  • Anciens noms de lieux-dits – L’appellation “Vinatière”, “Champagne”, “Lieu de la Vigne”, “Clos”, mais aussi “Plantérés” ou “Praly”, sont de précieux marqueurs de l’activité passée.
  • Présence d’anciennes maisons de vignerons, caves enterrées, pressoirs collectifs – En zone d’AOP, les bourgs gardent souvent l’empreinte de l’organisation communautaire.
  • Ancien périmètre viticole vs périmètre actuel – Avec les cartes du cadastre et l’outil Géoportail, il est possible de visualiser les zones historiquement plantées, souvent plus larges qu’aujourd’hui (la surface viticole en Savoie a été divisée par trois depuis la fin du XIXe siècle, source : Pierre Galet, Le vignoble de la France).

Étape 3 — Interroger la mémoire vivante et les savoirs locaux

La parole des anciens, celle des familles de vignerons, mais aussi des habitants dont la famille possédait quelques rangs, fait jaillir d’innombrables souvenirs, recettes et anecdotes.

  • Enquêtes orales – Enregistrez ! Les témoignages sont précieux, d’autant que les traces de la vigne paysanne déclinent avec le temps. Interrogez sur les méthodes (la taille en arcure, le fumier, la vendange à l’ancienne), les maladies vécues (mildiou dès 1885), l’organisation des fêtes et des foires.
  • Recettes familiales de vin, mention de cépages locaux – Altesse, Mondeuse, Jacquère, mais également anciens hybrides comme le Noa ou l’Isabelle, qui ont marqué tout un pan du XXe siècle (Source : Claire Lignon-Darmaillac, Petite histoire de la vigne en Haute-Savoie).
  • Objets du passé retrouvés dans les greniers, pressoirs manuels, outils de vendange.

Méthode : Élaborez un questionnaire simple, à dérouler auprès des habitants, lors des fêtes communales, des apéritifs de villages, ou à la sortie de la messe (jusque dans les années 80, la vigne était omniprésente dans la vie sociale rurale).

Étape 4 — Croiser les données : chronologies, événements, et chiffres

Un bon “portrait viticole” met en perspective les différentes sources étudiées. Il s’agit alors de dresser une chronologie claire :

  • Dates de présence de la vigne : premières mentions, maximum d’expansion (souvent fin XIXe), repli après le phylloxéra ou lors du grand exode rural.
  • Types de cépages cultivés – Noter les évolutions, les modes (ex. essor du Chardonnay dans les années 1990 chez certains vignerons pionniers), la disparition des cépages hybrides après les années 1950.
  • Grands événements ayant impacté la commune (gelées catastrophiques, guerre de 14-18 où les hommes désertent les vignes, modernisation post-1960).
  • Surfaces recensées et évolution – Utilisez les tableaux INAO, les données historiques (parfois disponibles dans les monographies d’instituteurs ou auprès du syndicat viticole local).
Période Superficie (ha) Cépages principaux Événement marquant
1850 120 Mondeuse, Jacquère, hybrides Âge d’or de la vigne, invention du pressoir communal
1900 85 Mondeuse, Jacquère, Noa Arrivée du phylloxéra
1950 25 Jacquère, Gamay, hybrides Déclin massif, exode rural
2020 38 Chardonnay, Jacquère, Altesse Renaissance, création d’AOP

Astuce : La confrontation des chiffres historiques avec les ressentis des habitants offre une lecture nuancée et vivante de l’histoire locale.

Étape 5 — De la mémoire à la dégustation : faire revivre l’histoire au présent

L’histoire viticole n’a de saveur que si elle continue à s’incarner dans la dégustation et la transmission. Faire goûter les anciens cépages, inviter les vignerons à commenter leurs choix de replantation ou de vinification, redonner vie à des fêtes ou à des veillées de la vigne sont autant de moyens d’ancrer ce patrimoine dans la vie du village.

  • Organiser des dégustations thématiques – Évoquer lors d’une soirée, par exemple, les différences entre un Chardonnay contemporain et la Jacquère d’antan, en conviant des vignerons ou œnologues locaux.
  • Monter des expositions de photos, plans, outils – Rien de tel que des images d’antan, des étiquettes anciennes ou des pressoirs pour raviver les souvenirs. Les maisons de pays ou musées locaux (ex : le Musée de la Vigne et du Vin de Montmélian) regorgent de collections à partager.
  • Écrire collectivement la mémoire viticole du village – En associant anciens, enfants, enseignants et vignerons autour d’un “livre de la vigne” communal.
  • Redonner vit à des traditions oubliées – Balades autour des anciens paillers à raisins, remise à l’honneur des fêtes de la Saint-Vincent (patron des vignerons).

Pour aller plus loin : quelques ressources et sources incontournables

  • Pierre Galet, Le vignoble de la France (technique et historique, incontournable pour comprendre l’évolution ampélographique)
  • Claire Lignon-Darmaillac, Petite histoire de la vigne en Haute-Savoie (ouvrage de référence pour les territoires limitrophes)
  • Archives départementales de la Savoie et de Haute-Savoie – nombre de documents disponibles en ligne et sur place
  • Savoie Mont Blanc - Musées de la vigne et du vin
  • Comité Interprofessionnel Vins de Savoie (CIVS)

Perspective : faire vivre la mémoire viticole savoyarde au XXIe siècle

Retracer l’histoire viticole de sa commune, c’est s’offrir un voyage où le passé irrigue le présent. Chacun, par la collecte d’archives, la lecture attentive du paysage, les dialogues intergénérationnels, bâtit ce pont entre la terre, la mémoire et le verre. Plus qu’un simple retour en arrière, cette démarche initie — ou prolonge — un sentiment d’appartenance, nourrit le projet de replantation, encourage la protection du patrimoine bâti et paysager.

Aujourd’hui, à l’heure où la viticulture alpine navigue entre défis climatiques et innovations, les racines retrouvées lors de ce parcours deviennent une force : elles guident les choix, interpellent la modernité et offrent, à chaque amateur de vin savoyard, une compréhension enrichie de ce qu’il savoure. Embarquez dans cette aventure mémorielle : l’histoire de la vigne, en Savoie, n’a pas fini d’inspirer.

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