27 mai 2026

Apremont : aux sources vivantes d’un grand vin de Savoie

L’éclat d’un cépage entre lacs et montagnes

Une terre façonnée par la nature et le temps

Au pied du massif de la Chartreuse, Apremont s’étend comme un écrin où le vignoble épouse la pente, ses rangs de vignes s’enroulant autour d’un village dont chaque pierre semble s’être imprégnée du parfum du vin. Mais la réputation d’Apremont ne s’est pas bâtie en un jour. Elle s’inscrit dans une histoire tumultueuse, où la main de l’homme côtoie les bouleversements de la nature.

L’histoire d’Apremont débute bien avant son existence viticole moderne. Pourtant, si le regard s’arrête aujourd’hui sur les 400 hectares de vignes qui tapissent la montagne (source : interprofession Vin de Savoie), c’est surtout un événement tragique, survenu au XIIIe siècle, qui a marqué à jamais ce terroir.

Le drame fondateur : l’éboulement du Mont Granier en 1248

Le 24 novembre 1248, la montagne s’effondre dans la nuit : un pan entier du Mont Granier s’abat brusquement, bouleversant la vallée en aval. Des milliers de mètres cubes de calcaire dévalent la pente, ensevelissant plusieurs villages dont Cognin, et formant soudain ce paysage lunaire – fait d’éboulis blancs – qui deviendra la signature des vignes d’Apremont.

On évoque près de 1 000 victimes. L’événement, le plus grand éboulement de l’histoire des Alpes françaises, a profondément marqué la mémoire collective et redéfini la géographie de la région. Les sols remaniés par la catastrophe, mêlant argile, roche calcaire et éboulis, ont offert un terrain nouveau à la vigne, particulièrement propice au cépage Jacquère qui règne aujourd’hui en maître à Apremont.

  • Date : 24 novembre 1248
  • Cause : Effondrement massif du Mont Granier
  • Conséquence : Création d'un terroir unique fait de roches, d'éboulis et de sols minéraux
  • Cépage dominant : Jacquère (aujourd'hui près de 90 % de l’encépagement)

(Source : “Le vignoble d’Apremont”, Revue du Vin de France, Interprofession des Vins de Savoie)

Naissance et reconnaissance du vignoble

Si la vigne existait déjà avant le drame, c’est le nouveau relief, inhospitalier pour l’agriculture classique, qui pousse les habitants à privilégier la culture de la vigne. Progressivement, Apremont gagne en notoriété. Dès le Moyen Âge, ses vins blancs sont appréciés pour leur fraîcheur et leur vivacité, qualités que l’on attribue au sol. Les écrits de l’époque, dont ceux du chroniqueur savoyard Jean de Pingon au XVIe siècle, saluent la clarté et la tension de ces vins « nés de la pierre ».

La viticulture s’affirme au fil des siècles, le vignoble progressant jusqu’à couvrir plusieurs versants, entre 300 et 500 mètres d’altitude. Cette diversité de situation génère une mosaïque de microclimats et d’expressions pour la Jacquère, conférant aux vins d’Apremont une palette singulière.

Quelques dates-clés du développement viticole à Apremont

  • Moyen Âge : Premières mentions des vins blancs locaux dans les archives du Duché de Savoie
  • XVIIIe siècle : Développement des échanges et de la notoriété, exportation à Genève et Turin
  • Fin XIXe siècle : Crise du phylloxéra, puis replantation massive avec une nette dominance de la Jacquère
  • 1973 : Reconnaissance officielle en AOC Vin de Savoie, puis mention spécifique « Apremont »

(Source : Archives départementales de Savoie, INAO)

Le terroir d’Apremont : une complexité minérale inimitable

Ce qui distingue le vignoble d’Apremont, c’est incontestablement la composition de ses sols. Conséquence directe de l’éboulement de 1248, la mosaïque géologique y est saisissante :

  • Éboulis calcaires et moraines
  • Marno-calcaires du Jurassique
  • Présence fréquente de tufs et d’argiles blanches

Ce substrat minéral confère aux vins leur trame saline et leurs arômes d’une pureté vibrante. Les racines, parfois à peine enfouies dans la roche, extraient une minéralité saisissante et une acidité naturelle haute, signatures du style d’Apremont.

Portrait sensoriel du vin d’Apremont

  • Robe : Limpide, souvent très pâle, reflets argentés
  • Nez : Notes de pierre à fusil, agrumes frais, fleurs blanches (aubépine, arômes de pomme verte)
  • Bouche : Attaque vive, tension minérale, finale désaltérante avec une subtile amertume
  • Température de service : 8 à 10 °C, parfait sur poissons de lac, fromages de Savoie, raclettes

Des hommes et des femmes, garants du savoir-faire

L’histoire du vignoble est aussi celle de dizaines de familles et de domaines, petits ou plus importants, qui perpétuent la typicité d’Apremont. Parmi les figures du village, on retient des noms comme André Quenard, Louis et René Berlioz, ou encore la famille Masson.

La philosophie actuelle vise à défendre la fraîcheur naturelle du vin tout en explorant plus loin la notion de terroir parcellaire. Ces dernières années voient fleurir des cuvées issues de vieilles vignes, élevées sur lies, parfois en amphore ou en foudre, tentant d’apporter une autre profondeur au Jacquère.

  • Lutte raisonnée de plus en plus répandue, conversion biologique sur plusieurs parcelles
  • Vendanges manuelles pour les vieilles vignes et les micro-parcelles
  • Vinifications « sur le fruit » ou avec plus d’élevage, pour révéler la personnalité minérale ou la complexité du cépage

Quelques domaines phares d’Apremont

Domaine Caractéristique Particularités
Jean Masson et Fils Grands terroirs, vinifications parcellaires Elevages longs, “La Centenaire” vignes de plus de 100 ans
André et Michel Quenard Bio, vieille vigne, rigueur Cuvée “Élisa”, expression pure et saline
Domaine Berlioz Viticulture biologique Approche parcellaire, authenticité
Famille Dupraz Fraîcheur cristalline Travail sur lies fines, innovation douce

(Source : Guides Bettane & Desseauve, RVF, site Interprofession Vins de Savoie)

De l’Appellation d’Origine Contrôlée à l’empreinte contemporaine

En 1973, la reconnaissance en Appellation d’Origine Contrôlée consacre la singularité d’Apremont. L’AOC Savoie – Appellation Apremont impose des critères stricts :

  • Délimitation stricte des parcelles (Commune d’Apremont et limitrophes, dont Saint-Baldoph, Chapareillan, Myans…)
  • Encépagement presque exclusif en Jacquère
  • Rendements maîtrisés (maximum 75 hl/ha « à l’AOC »)
  • Degré alcoolique naturel minimum fixé, garantissant équilibre et typicité

Aujourd’hui, Apremont produit plus de 60 % de tous les vins blancs de Savoie (source : Interprofession vins Savoie), ce qui en fait le fleuron de la région pour ceux qui recherchent la fraîcheur alpine à l’état pur.

Mais l’AOC ne fige pas Apremont. De nombreux jeunes vignerons, souvent enfants du pays, s’y installent et expérimentent : travaux sur levures indigènes, vinifications sans soufre, élevages atypiques… Une dynamique qui accompagne le renouveau de la Savoie sur la scène française et internationale.

Une identité qui dépasse la bouteille

À travers Apremont, c’est toute l’identité savoyarde qui s’exprime. Ici, chaque millésime raconte le climat de l’année : l’influence des vents, la générosité ou la retenue du soleil, le risque du gel printanier, la force modératrice de la montagne. Loin des clichés sucrés, l’Apremont actuel se fait le chantre d’une certaine idée du vin de montagnes : précis, net, désaltérant, capable de vieillir cinq à huit ans selon les cuvées de terroir.

  • L’appellation fête aujourd’hui plus de 800 ans d’histoire entremêlée à celle du paysage
  • Prisée sur les tables étoilées savoyardes (L’Estrade, Jean Sulpice, etc.)
  • De plus en plus présente à l’export, sur le marché japonais ou nord-américain, pour sa singularité

Apremont, ce n’est plus simplement un vin pour accompagner la fondue. C’est la mémoire vivante d’un pan de montagne, le témoignage vibrant d’une histoire où la nature et la culture n’ont cessé de s’entremêler, une mosaïque de pierres et d’hommes qui, patiemment, est devenue un terroir reconnu et recherché.

Pour approfondir : - Interprofession des Vins de Savoie - “Vignes de Savoie”, Pierre Jaffre, Glénat - Archives de l’INAO (https://www.inao.gouv.fr/) - RVF, numéros spéciaux “Savoie” 2019 et 2022.

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